L’aventure c’est l’aventure

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Il y a quelques semaines, prévoyant le nouveau montage d’un long métrage, je suis allé chez l’ophtalmo. Cela faisait bien six ans que ma mère condamnait ces rendez-vous ratés avec la bonne santé, alors je suis allé n’importe où, où Doctolib voulait, pour me faire souffler dans les yeux et dire F,C,U,O,P. Le constat fut salé : j’ai raté ma vie.

10/10 me dit l’ophtalmo, et bien que je vois toujours plus loin et plus précisément que mes fréquentations, j’avoue que je pensais, au moins un peu, être déficient en la matière… Mais alors il faut croire que mon aphantasie (incapacité d’imaginer en image) aura été compensée en vision réelle, un œil de pilote de ligne ! Mais que fais-je encore sur terre, alors qu’on sera tous morts dans 15-30 ans ? J’aurais mieux fait de vous arroser de mon kérosène plutôt que de filmer l’atmosphère aqueuse. En bref, j’ai raté ma vie.

Voilà les mots qu’une très bonne amie me céda en proie à un désarroi foudroyant sur sa situation professionnelle, désarroi que ses vieux parents ne peuvent que vaguement comprendre, désarroi générationnel de fin du monde et déliquescence romaine dans des bacchanales numériques. Voyons les choses en face : pour nous, les d’jeuns : pas de travail, pas d’oxygène. Et par quelle pirouette vais-je me sortir de ce constat si cruel ? La pirouette simple et claire du cinéma : l’aventure c’est l’aventure.

C’est un nom qui m’est venu ce matin, à l’idée de cet article, un nom dont j’ignorais l’origine : un film de Claude Lelouch où Lino Ventura, Jacques Brel et Johnny Hallyday, entre autres, s’amusent à jouer les malfrats casseurs de voitures et dragueurs de Polynésiennes. Je n’ai pas vu ce film et je ne le défendrai pas ! Tant la bande-annonce évoque un plaisir suranné. Mais il me permet de dire ce que dit le titre, et de dire aussi que toutes les bonnes histoires commencent par le bas. Il n’a pas manqué à nos dramaturges, d’Homère à Léna Situation, de remarquer qu’une bonne histoire est faite de défaites, de mollesse, de soubresauts et enfin de jaillissements. Une bonne histoire, ça ne marche pas droit. Alors à « j’ai raté ma vie », on répond : quelle vie ? La vie ne se prévoit pas, ou comme écrit par une poétesse de 8 ans choisie par la RATP : la vie – c’est des virgules – à l’infini.

Et je dis tout ça, non pas en théoricien, mais en observateur silencieux de ma propre vie. Il y a à peine 6 mois, j’étais à la dérive, sans travail, sans projet. Il s’est passé, d’abord, une rencontre salutaire. Et puis un après-midi, nous étions avec Damas et Tommy en train de dessaouler dans un bar à jus du quatrième arrondissement. Ils ont dit : on va à Los Angeles en octobre et j’ai dit « amenez-moi ». On a pensé à un scénario débile, l’histoire d’un acteur qui va à un festival avec son meilleur ami vampire. On a bien rigolé, puis j’ai écrit cinquante-cinq pages de continuité dialoguée… On va tourner un long métrage. Qui l’eût cru ? À 26 ans, je vais tourner mon second long métrage — toujours autoproduit. Le problème, c’est qu’on ne connaît personne sur place, mais par miracle, une certaine Margaux de Strasbourg est sur place en même temps que nous. Nous qui cherchions une actrice, nous voilà comblés. Quant à moi, je râlais de devoir faire la technique tout seul, quand lors d’un verre impromptu une jeune femme américaine du nom de Quintana se proposa de venir avec nous. Alors nous partirons tous les cinq, voguant vingt jours durant dans les méandres aqueux du smog californien — pour tenter de faire un film qui parle de ça. L’aprêté et la beauté de la vie, tous ces doutes qu’on connaît si bien.

Est-ce un miracle, ou autre chose ? Je ne trancherai pas ici de l’existence de Dieu. Mais une chose est sûre : l’aventure c’est l’aventure.

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