Le cinéma c’est fantastique !

Voilà 10 jours que je n’étais pas allé au cinéma. Comment ai-je pu établir une telle prouesse, véritable geste d’abstinence digne d’un marathonien en préparation, je l’ignore et je le regrette. Les Écoles passent un film de Sidney Lumet inconnu et pourtant noté comme un chef-d’œuvre : Fail Safe, je m’abreuve goulûment de noir et blanc. Le lendemain, je lis un livre passionnant à propos d’Uncut Gems, un livre d’un critique intelligent ami d’ami, Nicolas Moreno. Je pense : le cinéma c’est fantastique.  C’est une phrase qui me revient à l’esprit, peut-être trois fois par semaine. « Le cinéma c’est fantastique » comme si j’avais lu ça quelque part, mais non, je m’auto-cite de banalités. Pourtant cette phrase revient toujours. Le soir même, un nouveau dilemme : participer à la vie de la cité, « boire un coup », ou m’enfermer à nouveau dans les salles obscures. Mais le drogué en redescente n’a plus d’ami que sa dose retrouvée. Je tombe sur une proposition alléchante : How do you know – Comment savoir – de James L. Brooks.

Brooks, connais pas. Et ce film est une comédie romantique, genre inconnu de ma personne également. Mais ce film est affreusement noté, de l’ordre de moins de 2 sur Allociné. Il y a Owen Wilson dans la bande annonce qui a l’air beau et blond. Et surtout, un film mal noté qui repasse au Grand Action quinze ans plus tard ne peut être qu’un bon film ! J’ai confiance dans mes programmateurs. Alors m’y voilà, devant ce bide romantique. Et quel plaisir.

Voilà un objet de cinéma fascinant, un film noté 5/5 par Chronic’art, ce fameux webzine qui note tout à 1 étoile. Un utilisateur SensCritique du nom de FlorianD commence sa critique ainsi : « Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils disent ». Car oui, il faut le dire, nous avons là affaire à une grande oeuvre, un film qui touche, qui fait mouche. D’abord c’est une vraie comédie romantique, avec sa grammaire basse : champ, contre champ, pas une seule lumière vraiment valable, des costumes risibles, et pire encore : la musique en continu. Mais Brooks transcende la forme ; notamment en utilisant les acteurs comme de purs pantins. Il n’y a pas une seule seconde de jeu réaliste dans How do you know, ce qui, connaissant la qualité des acteurs outre-atlantique, relève du miracle. Brooks utilise donc ses acteurs comme des porte-voix, des marionnettes parlantes, débitant du dialogue pour du dialogue, mais quelle finesse du langage ! How do you know, comme son titre l’indique d’ailleurs, ne travaille que le malentendu, le doute, le pas certain. Car le langage, de mes vagues souvenirs de Lacan, n’est qu’un funeste mensonge, une aire de connexion, instable, faussée entre les êtres. C’est un film fascinant car personne ne s’y comprend. On voit bien les bonnes intentions de chaque personnage, qui inlassablement échoue à entendre l’autre. Ce que filme Brooks alors, c’est la texture opaque du réel, des relations toujours projetées, espérées, imaginées. Mais je n’ai pas dit de quoi il s’agit ! D’un triangle amoureux, bien sûr. Entre Lisa, ex-joueuse de softball jouée par Reese Witherspoon, Matty le fringant athlète (Owen Wilson, le premier choix), et George le loser total incarné par Paul Rudd. Au début du film, George appelle Lisa pour lui dire la chose suivante : Bonjour madame, j’ai pris votre numéro au bar la semaine dernière, mais il s’agit d’une erreur, j’ai une copine et je suis très heureux. Précisons deux choses : George passe cet appel dans son bureau, interrompu par ses secrétaires, Lisa ne se souvient pas de George. Voilà le genre de scène à se tordre de rire que propose le film, ou à se tordre de doute d’après le commun des mortels. Mais allons un peu plus loin dans mon propos, la seconde fois que George voit Lisa, ils ont rendez-vous au restaurant. Lisa arrive, George à la tête dans les bras, pleurant, gémissant sur son sort (là, déjà, on rit) ; il relève la tête et la regarde, ils échangent deux mots et commencent subitement à s’engueuler. Mais Lisa n’en démord pas, elle finit par crier plus fort que George, et lui dit : « nous allons manger sans parler ! ». Ils mangent, ils se regardent, plus de malentendu. Plus tard, George dira à propos de son état : « en ce moment, j’ai envie d’effacer tout ce que je dit au moment où je le dis » ; cruel langage, toujours en avance sur la pensée. 

Beauté du langage, toujours séducteur, branchant les êtres en fibre optique, le film est parsemé, également, de quelques grandes répliques. Des déclarations qui ont étrangement lieu toujours deux fois, l’une contre l’autre. Une amie de George vient d’accoucher, il va la voir à la maternité. Le père est absent, pas de père, puis l’amie dit : il arrive. Le père de l’enfant s’agenouille au chevet de la femme qui vient d’accoucher et il tend à George une caméra DV pour que celui-ci filme. Dans un moment d’émotion magnifique, il se repent de tout, explique que persuadé de sa nullité il a voulu fuir les responsabilités, mais qu’il aime cette femme, et là, il sort une bague et lui demande de l’épouser. Après quelques épanchements, il regarde George, qui dit : « j’ai oublié de filmer ». Alors la scène repart, de plus belle, mais rien, plus rien ne fonctionne. On essaye de reprendre, de décortiquer, et on y arrive laborieusement sans pourtant toucher un instant la grâce de l’instant évanoui. Le langage ne se refait pas, il se vit au temps présent.

Alors au final, comment savoir ? Qu’est-ce qui fait l’Amour, se demande le film. D’abord pas des grandes idées ou des rêves. L’amour, c’est quand deux êtres arrivent, un tout petit peu, à se comprendre. L’amour, c’est le langage qui fonctionne, c’est déclarer sa flamme en parlant de l’invention de la pâte à modeler, l’amour, c’est comme la langue, ça s’explique pas, ça ment presque toujours, et parfois pas, alors profitons en !

Mais au fond ce que j’aime dans ce film, ce n’est pas du tout ce que j’ai essayé d’écrire pour vous prouver mon intelligence. Non, ce que j’aime dans ce film c’est sa débilité notoire. C’est le rire, les acteurs qui surchauffent, le mauvais goût. Et quand je pense « le cinéma c’est fantastique », je pense surtout à ça, pas à la critique et à la pensée, mais à l’émotion. J’aime autant la lourdeur assourdissante des panic-room atomique de Lumet que le soleil tungstène de Brooks, ou comme dirait un mot griffonné et effacé dans les toilettes du Christine : « Le cinéma c’est la vie. Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout. »

Le cinéma, c’est la vie, c’est fantastique.

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